mercredi 30 août 2017

Moins qu'humaine



Je sais mieux que personne à quel point je suis fragile : une petite outre de sang et de viscères mollement écoeurante, à l'enveloppe de peau si fine qu'un rien la déchire, la transperce, en répand le contenu. La nuit, quand mes yeux deviennent noir et blanc, j'entends le ver qui se tord de douleur dans mon coeur. Mes veines me guident de l'autre côté du cauchemar mauve. Là, je défie le monstre aux cent yeux, aux cent bouches de sécateur.

Au matin je fuis funambule tailladée, vaguement ahurie d'en réchapper. C'est pourquoi je sais, je sais combien je suis difficile à tuer. D'une telle connaissance on ne sort pas indemne : aux rescapés il n'est rien pardonné. Alors, aussi laide que timide, je mendie maladroitement un peu de clémence. J'essaie de susciter davantage de pitié que de dégoût. De loin je vous observe  et m'applique à vous imiter. C'est sans espoir. Chaque coup, chaque éraflure donne raison à mes bourreaux : je ne pourrais jamais vous ressembler, je suis bien trop mutilée. Moins qu'humaine.


A l'intérieur et sous ma peau je suis seule enfin.

Tréfonds et confins, lisières et frontières, je retrouve ma terre. Là il y a mon souffle et le vent, mes pas et la mousse, ma peau et le soleil partout absent dans le ciel haut lointain. Là il y a le silence et la force, et le calme et la joie. Je pourrais vous raconter comment vous y rendre, mais à quoi bon ? Vous ne trouverez jamais le chemin, le chemin vers le monde intérieur des moins qu'humains.


Un jour, je déciderai de rester. Je brûlerai les ponts, je déchirerai les cartes, j'enterrerai les tapis volants. Je guérirai le monstre sécateur. Je vous oublierai. Je marcherai avec les loups, je chanterai avec les baleines, je plongerai avec les cormorans. Reine et souveraine en mon château. Libre. Moins qu'humaine.





dimanche 11 juin 2017

Booster votre humain





Vous rêvez d'un humain plus rapide, plus précis, plus concentré, plus appliqué, plus motivé, plus connecté ? Vous souhaitez améliorer les performances de votre meilleur ami, aussi bien à la maison que sur les terrains ? Amis chiens, Fast et Mugen vous livrent quelques pistes pour booster votre humain de compagnie, qu'il soit agilitiste ou promeneur du dimanche.


"Sa lenteur me désespère !", "qu'est-ce qu'il peut être têtu...", "il comprend vite, mais il faut lui expliquer longtemps", "mais il est aveugle, en plus d'être sourd, ma parole !", "j'ai beau être le plus motivant possible, il REFUSE de travailler". Ces pensées vous sont familières ? Rassurez-vous, même les plus grands éducateurs humains ont vécu le découragement face à l'inertie humaine. Avant toute chose, ces quelques éléments de biologie comparée vous permettront de mieux comprendre, pour mieux accepter...et mieux entraîner !

Les humains sont globalement plus grands, plus froids et moins denses que nous. Leur coeur bat très lentement. A masse musculaire égale, ils développent quatre fois moins de puissance que nous. Leur centre de gravité est absurdement haut placé et leur mode de déplacement consiste à tomber d'un membre inférieur sur l'autre. Leur fréquence de vision est bien moins élevée que la nôtre ; ils entendent environ quatre fois moins bien que nous ; quand à leurs capacités olfactives, elles sont si ridiculement faibles que je préfère ne même pas les mentionner.

Et, malgré tous ces handicaps, ils tâchent vaille que vaille de nous suivre et de nous aimer depuis la nuit des temps. Alors, témoignons au moins un peu de bienveillance devant les efforts déployés : la prochaine fois que vous observerez vos loulous ramer pour jouer au frisbee, rappelez-vous qu'ils ne voient que 16 images/sec, que leur course n'est qu'une succession de trébuchements rattrapés en catastrophe, mais qu'ils essaient tout de même, de toutes leurs pauvres forces. Emerveillez-vous de leur volonté, au lieu de vous agacer de leurs faiblesses ! Et travaillez à augmenter leurs capacités : la bovin-attitude n'est pas une fatalité !


Relation et motivation commencent par le jeu

Pour construire une belle relation avec votre humain, n'hésitez pas à user et abuser du jeu commun. Et pour cela, vous devez bien connaître votre humain, afin de lui proposer le jouet suprême, celui qui l'amènerait à vous suivre au bout du monde. Certains humains hyper joueurs de nature se laisseront immédiatement tenter par une balle, un frisbee ou un tug. Ne boudez pas votre plaisir ! Pour d'autres, moins joueurs, vous devrez être plus inventifs : livres, rouleaux de sopalin, coussins, pourquoi pas crottes de chats et mulots crevés durant vos balades ? Quand vous aurez trouvé LE jouet qui le fait bondir vers vous en frémissant d'excitation, vous avez gagné ! Pour les cas les plus difficiles à motiver, il vous faudra peut-être en venir à des jouets plus naturels pour eux, afin de titiller leurs instincts les plus primaires : les pièces d'habillement et les télécommandes feront merveille. Ici, le jouet de motivation ultime qui fait bondir notre mâle, c'est la manette de Playstation. Notre petite femelle ne résiste pas quand on lui présente une basket Converse : c'est l'appel du vintage !

Une fois votre humain amoureux de son jouet, présentez-le-lui le plus souvent possible : narguez votre humain, montrez le jouet, posez-le au sol, puis repartez avec à toute allure au moment où il tente de s'en emparer. Variez vos mouvements pour toujours surprendre votre humain et susciter son intérêt. Ne cassez pas sa motivation : n'oubliez pas de lui apporter le jouet et de le laisser le prendre à une fréquence suffisamment grande pour qu'il ne se lasse pas. Si vous rendez le jeu trop difficile pour lui, il ne voudra même plus essayer et se blasera. Il doit avoir le sentiment qu'il joue avec vous presque à armes égales, et même que le jouet lui appartient un peu. Rien de tel pour le motiver et construire une jolie association positive avec votre présence !

Gare toutefois : comme je vous le disais ici, certains humains très sensibles peuvent développer une obsession sur les jouets d'apaisement. Nous avons le souci avec notre petite louloute, qui ne peut pas entrer sur un terrain d'agility sans sa balle. Combien de fois avons-nous subi une longue et inconfortable attente devant la porte, l'humaine en bout de laisse, inconsolable, poussant de puissants pépiements d'alerte qui résonnent dans tout le club, jusqu'à ce qu'un de ses congénères lui vienne en aide ! (Pour plus de précision, se reporter à l'excellent ouvrage de Fast, "Amerd Jépadbal" - Stratégies coopératives et entraide chez un groupe d'agilitistes rhônalpins). Prudence donc avec les jouets : ils doivent être des leviers de motivation, pas des motifs d'obsession.

Quand vous avez le sentiment que votre humain est fou de vous et que vous êtes le centre de son univers, vous pouvez augmenter le niveau de difficultés en ajoutant des distractions extérieures : congénères et sonneries.

Le confronter aux distractions : les congénères

Les humains ne sont pas tous égaux devant leurs congénères. Nous avons ainsi deux profils diamétralement opposés : notre femelle n'est pas naturellement très portée sur ses semblables. Quand on l'amène au club, elle n'a qu'une idée en tête : coopérer, nous satisfaire. Elle a une énorme volonté de plaire et un excellent mental de travail. A tel point qu'elle se montrerait presque agressive avec les autres humains quand elle est au boulot ! "Ne pas déranger svp !" La petite coquine ! Nos amis savent qu'il vaut mieux ne pas trop laisser leurs humains s'approcher quand elle bosse...

Avec notre bonhomme en revanche, nous n'avons aucun souci de sociabilité, bien au contraire. Dès l'arrivée au club, son radar à copains s'enclenche, et il a les yeux qui crient "café" dès qu'il en croise un. Une vraie galère de le garder un minimum concentré sur nous...

La solution ? Lui apprendre à répondre immédiatement à un signal de votre choix, qui vous permettra de le reconnecter. Vous pouvez employer la technique du happy trick que nous évoquions ici, mais il est également intéressant d'avoir un signal spécifique pour lui signifier de s'occuper de vous et de vous uniquement. Comme toujours, on procède par étapes : pour un humain peu sensible en début d'entraînement, je vous recommande un signal hyper lisible et très clair. Tirer sur la laisse en sautant partout fonctionne très bien ; certains jours de grande distraction, Mugen se voit obligée d'y ajouter des aboiements pour vraiment reconnecter son mâle et se faire offrir une séance de marche au pied connectée avec fromage et tug. Une fois que votre humain a bien compris le signal et y répond à tous les coups, vous pouvez l'effacer graduellement, ce sera beaucoup moins fatigant pour vous que d'avoir à gesticuler en râlant chaque fois que vous voulez le remettre sur vous. Ainsi, pour notre femelle qui a de bonnes dispositions et un apprentissage bien mené derrière elle, Fast a juste besoin de haleter discrètement pour qu'elle se refixe proprement, se remette au boulot, et propose de l'eau/de l'ombre/une caresse/une séance de jeu, ou toute autre initiative adaptée.


Le confronter aux distractions : les sonneries

Le deuxième type de distractions qui pose traditionnellement problème, ce sont les sonneries. Sonneries de four, de téléphone, de porte d'entrée... Les humains sont génétiquement programmés pour réagir aux sonneries. C'est un instinct primaire très ancien. Ne vous leurrez pas : vous ne pourrez totalement effacer une telle réaction atavique. Mais avec une bonne relation, et beaucoup de renforcement positif, il est possible d'amener un humain à réagir moins fort, voire à différer sa réaction. Vous saurez que la partie est gagné le jour où il tendra l'oreille, puis vous jettera un regard en soupirant et attendra que vous ayez fini votre sieste sur ses genoux pour se lever. Ou bien, s'il tourne la tête un instant, puis se reconcentre sur le ballon et sur vous, et joue encore quelques minutes avant de s'éclipser. De tels efforts d'autocontrôle doivent être fêtés, renforcés comme il se doit : sachez récompenser l'intention.

Un point particulier sur la sonnerie de la porte d'entrée, annonciatrice de visites d'autres humains. Cette sonnerie-là est tout spécialement excitante et fait monter la pression instantanément. Nous vous recommandons un travail constant et cohérent dès le tout premier jour, si vous ne voulez pas devenir la cinquième roue du carosse. Les humains, sous le coup de l'émotion, peuvent agir impulsivement, et oublier la règle de base (à savoir : le chien d'abord, toujours et en toutes circonstances).
Appliquez simplement le même principe que pour tout autre comportement indésirable : faites en sorte que ce ne soit en aucun cas gratifiant pour votre humain de mal se comporter, de vous oublier. Ainsi, il ne pourra pas s'autorenforcer, et le comportement s'éteindra de lui-même ! Vous le savez : les humains sont de très malins petits opportunistes.

A la maison, nous leur laissons le choix : soit ils se comportent comme de gentils humains civilisés et s'occupent de nous dès que la sonnerie retentit, en nous installant dans un lieu agréable et calme, bien pourvu en nourriture, jouets et matelas confortables... soit ils distribuent à leurs invités des cuissardes de pêche, des coquilles de protection et des casques anti-bruit. Cette méthode a fait ses preuves : nos humains sont parfaitement contreconditionnés désormais. Quand le carillon retentit, il n'ont pas un regard pour la porte d'entrée, mais bondissent vers nous avec célérité. Le chien d'abord, toujours et en toutes circonstances.

Discrimination auditive et jeu du on/off (par Mugen)

Pour augmenter encore davantage la connexion entre votre humain et vous, ses capacités de concentration, et son acuité, tout en s'amusant, voici un petit jeu très rigolo et qui a fait ses preuves : la discrimination auditive.

Comme toujours, on démarre graduellement. Habituez votre humain à un bruit de machouillage courant, tel que celui du Kong : "squitchsquitch". Il doit y être parfaitement désensibilisé, ne plus y réagir du tout. Vous passez ensuite à la deuxième étape : proposez-lui un bruit de machouillage tout à fait autre. Veillez à ce qu'il soit très facile à identifier et à discriminer du "squitchsquitch". Personnellement, j'aime bien démarrer avec un chat : quand on le machouille, ça fait "meoooowwwfftttfftttffffttt", ce qui rend l'exercice hyper accessible pour n'importe quel humain, même bouché à l'émeri. Normalement, votre humain doit bondir de son siège (ou lâcher sa casserole, ou se couper en se rasant) avant de se précipiter vers vous. Grosse fête, félicitations, bon pépère ! Le chien d'abord, toujours et en toutes circonstances.

Augmentez progressivement la difficulté en passant à des objets de consistance de plus en plus proches du Kong : écharpes en mousseline ("froutchfroutch"), comprimés pelliculés ("croutchcroutch"), coussins ("scratchscratch"), chaussures de running ("squicksquick"), gants de chevreau de Belle-Maman ("quitchquitch")... avec, à chaque fois que l'humain discrimine correctement, beaucoup de renforcement de votre part.

Au fil des progrès de votre humain, variez les plaisirs et les situations pour ne pas émousser son intérêt. Par exemple, l'haltère en caoutchouc qui couine à 115 décibels ne le fera probablement pas réagir en pleine journée ; mais à trois heures du matin, le succès est garanti ! Vous verrez comme votre humain sera heureux d'avoir offert une réponse tonique et immédiate !

Votre humain y gagnera d'excellentes capacités de connexion et de concentration, mais aussi de l'explosivité, et la capacité de switcher du "off" (léthargie liée au sommeil ou aux consoles de jeu) au "on" (tous sens en éveil, oreilles frémissantes, muscles bandés). En bref : vous vous forgez un humain aware. Le mien est tellement aware, qu'il bondit parfois sur ses pieds en pépiant à pleins poumons parce qu'il a perçu une modification anormale dans la qualité du silence. Vigilance, attention, connexion au chien poussées à l'extrême par des mois d'entraînement. Mon Super-Humain ! Et vous, qu'attendez-vous pour entraîner le vôtre ?


Nous vous souhaitons beaucoup de plaisir avec votre humain !

Fast,
Educateur humain

(avec l'aimable collaboration de Mugen, instructrice certifiée en discrimination auditive et awareness)



mardi 11 avril 2017

Prendre soin d'un humain déprimé






Ma chère Mugen,


Te voilà partie à ton stage d'agility, et je sais que tu te souciais beaucoup de priver notre humaine de son compagnon auquel elle est si attachée. Aussi, je t'envoie ces quelques mots, qui je l'espère te rassureront.

Tout d'abord, une bonne nouvelle concernant notre principal sujet d'inquiétude : elle est autonome pour s'alimenter et s'abreuver. De façon bien rudimentaire, toutefois ; il semblerait que la séparation d'avec son congénère l'ait fait régresser jusqu'à la petite enfance. Elle n'emploie depuis son départ que des ustensiles très simples, tasses et bols munis de larges anses, et cuillères. Le régime choisi, bien qu'extrêmement monotone (mélanges de graines, fruits et lait d'amande) me semble couvrir à peu près les besoins nutritionnels de l'espèce, aussi je préfère ne pas intervenir.

D'autres chiens m'ayant rapporté des observations identiques sur des humains en situation d'isolement social, je m'interroge : perdraient-ils de leur motricité fine ou de leur acuité mentale lorsqu'ils se retrouvent seuls ? Cela expliquerait ce phénomène régressif ; il est vrai que les humains, contre toute logique, compliquent et raffinent leur alimentation à mesure que leur nombre augmente.



Clairement déprimée, elle exprime beaucoup moins de comportements moteurs qu'à l'accoutumé. Elle passe de longues heures presque sans bouger, à utiliser les jouets d'excitation, principalement les ordinateurs, qu'elle n'apprécie que modérément d'habitude. Toutefois, le lien affectif est maintenu avec ses bestioles. Elle entretient l'habitat des Sauteurs et les manipule. Elle est visiblement fascinée par les nouveaux, les Creuseurs. Je me tâte à lui ramener un modèle de bestiole encore différent : apparemment, il en existe qui volent ! Je suis certain que ça pourrait la stimuler de façon saine.



Nous rencontrons toutefois un vrai problème, et ce n'est pas la première fois que je te fais la remarque, Mugen : tu l'as tellement assistée dans l'entretien des litières des chats qu'elle n'est plus capable de s'en occuper correctement seule ! Je me suis pris un sacré savon par Max, furieux de son laxisme : "voilà ce qui se passe quand on ne sait pas tenir le petit personnel de maison ! Avec les humains il faut tout de suite montrer qui est le patron ! Faudra pas s'étonner ensuite de se faire virer des canapés", et ainsi de suite, sur un air que tu connais. Mugen, il faut que tu arrêtes de nettoyer les litières à sa place. Je sais, ces théories félines arriérées te révoltent. Nous savons toi et moi que donner un coup de main à nos humains ne les rendra pas capricieux et ingrats pour autant (et puis, les crottes de chat ont souvent bon goût, je l'admets). Mais nous partageons ce monde avec les chats, qui ont encore du mal à intégrer les dernières données scientifiques concernant la cognition humaine. Alors, prends ton mal en patience : un jour, les humains seront respectés aux même titre que les animaux. En attendant, bride la fougue de ta jeunesse, et accepte que les chats traitent nos compagnons avec moins d'empathie.



Pour tirer l'humaine de sa déprime, je suis parvenu, après de longues et compliquées négociations, à faire admettre à Metis que nous devions sortir l'artillerie lourde : la douche avec shampooing, têtes de Little Petshops et sieste-séchage au soleil. Partager la vie d'un humain n'est pas toujours aussi cool qu'une balade dans un champ de fumier : il faut parfois s'investir beaucoup, donner de son temps et de son énergie pour des activités qui ne nous passionnent pas, mais qui lui plaisent à lui. Et puis, après tout, c'est toujours un plaisir de voir son humain joyeux et de l'entendre gazouiller, gazouiller, gazouiller... et même rire aux éclats ! C'est ainsi que la complicité se construit.








Quoi qu'il en soit, ce plan a fonctionné à merveille : reboostée par cette activité plaisante et pour laquelle elle s'est sentie compétente (c'est peut-être du caninomorphisme, mais j'ai vraiment le sentiment qu'ils adorent se sentir compétents et que ça les motive beaucoup), l'humaine a abandonné les jouets d'excitation ! Ce soir, dès son retour du travail, ce sera grande balade au crépuscule ! J'ai hâte d'y être.







J'espère que tu profites bien de ton côté. Prends soin de notre humain. Il est très stable et facile, mais n'en abuse pas : ne le mets pas d'emblée en difficulté, augmente graduellement la complexité des exercices. Je sais que tu as une imagination débordante quand il s'agit de challenger nos humains. J'ai beaucoup repensé à ton projet de cours canin "Booster la réactivité de votre humain" : initiative pleine de sens et qui pourrait aider de nombreux chiens à affûter les capacités sensorielles et motrices de leurs compagnons, jusqu'au plus haut niveau. Tu devrais profiter de ce stage pour en discuter avec Lindt et Jalna, elles aussi très intéressées par ces questions. Quel dommage qu'Okami n'ait pas pu venir : elle bénéficie d'une véritable expertise en la matière, depuis de nombreuses années.

Porte-toi bien,

Fast
Educateur humain.

mercredi 25 janvier 2017

Du bon usage des jouets pour humains


L'appareil photo : un jouet d'apaisement très répandu. A n'autoriser à votre humain qu'une fois le travail terminé, pour un moment de retour au calme avant de reprendre le volant.


Aujourd'hui, amis chiens, j'aimerais vous parler d'un sujet qui a déjà fait couler beaucoup d'encre : les jouets pour humains. Sont-ils utiles, nécessaires, indispensables...néfastes ? Comment les utiliser à bon escient ? Petit tour d'horizon.

D'abord, quelques explications techniques qui vous permettront de comprendre pourquoi, à mon sens, les jouets sont indispensables aux humains. Anatomiquement, les êtres humains ne sont pas du tout construits comme nous. Leurs mâchoires sont dramatiquement atrophiées, ils n'ont pour ainsi dire pas de bouche ; un orifice mou situé dans le bas de la face leur en tient lieu, et leur permet tout au plus d'aspirer leur nourriture, de gazouiller et de se livrer à du grooming social (les insupportables et dégoûtants "bisous", une manie sacrément difficile à leur ôter, d'ailleurs).

Alors, me direz-vous, comment les humains peuvent-ils découvrir et explorer le monde qui les entoure, transporter des objets, jouer, sans gueule ? Eh bien, ils font tout ça avec leurs mains, situées au bout de leurs fragiles et flexibles membres supérieurs. Observez par exemple comme ils s'en servent ingénieusement pour parvenir à tugger, malgré leur cruelle absence d'atouts pour ce jeu. De même, vous les verrez systématiquement manipuler habilement leur nourriture avant de l'ingérer, palliant la mollesse de leurs mâchoires. Ils sont programmés dès la naissance pour se servir de leurs mains. Les en empêcher me semble non seulement cruel, mais surtout voué à l'échec ! Vous n'empêcheriez pas un chien de se servir de sa gueule, tout de même ? Eh bien c'est la même chose.

Et puis, avouons que cette disposition naturelle nous arrange, bien souvent : essayez donc de rajouter de l'huile à une gamelle, de masser la base des oreilles ou de lancer un frisbee sans mains. Bon. Vous voyez que l'idée, c'est surtout de canaliser cet atavisme pour l'employer à notre avantage !

Quelques précautions d'emploi s'imposent, toutefois.

Jouets d'excitation et protection de ressource

La manipulation de jouets a naturellement une action apaisante dans la majorité des cas. Cependant, j'attire votre attention sur les jouets d'excitation : manettes, claviers, volants de jeu vidéo ou de voitures. Ils suscitent très vite de fortes addictions, avec à la clé des désagréments allant du défaut d'obéissance (vous avez tous expérimenté la fameuse "cécité sélective" de l'humain rivé à son écran, qui fait mine de ne pas avoir repéré vos signaux !) à la très ennuyeuse protection de ressources. Quand votre humain commence à s'approprier les sièges et canapés et à les surinvestir comme terrains de jeu, il est presque déjà trop tard.

Dans la même veine, méfiance avec les voitures. Ce type de jouet d'excitation, très utile par ailleurs pour vous emmener dans des lieux de balade palpitants ou au club canin, provoque fréquemment des bagarres entre humains, y compris de la même famille et cohabitant parfaitement en temps normal. Ainsi (et malgré la mise à disposition d'une voiture à chacun !), je me vois souvent obligé d'intervenir dans des conflits autour des voitures, alors que nos humains de compagnie sont de grands amis qui s'adorent, au point de partager le même lit, de manger en se regardant dans les yeux, et de s'échanger les autres jouets d'excitation sans problème ! Mais, les voitures...pour mon pépère, c'est encore compliqué à partager ! Je ne désespère pas de faire de mon grand garçon un humain civilisé un jour ;)

Jouets d'apaisement et lenteurs dans l'exécution des commandes

J'en parlais brièvement au paragraphe précédent : le problème de l'humain qui, soudainement, ne vous voit plus et ne vous entend plus dès qu'il a son gadget dans les mains. Là, il y a plusieurs écoles : certains se montrent sans pitié (et emploient des méthodes un peu datées, permettez-moi de le dire). Une tête posée sur les genoux, ou une patte sur le bras, non obéies rapidement, se voient sanctionnées par un chat machouillé/un coussin sur la pelouse/une poubelle dépiautée. Pour ma part, j'opte pour la méthode douce, et je prends mes humains par les sentiments : haleter, tourner en rond d'un air perdu, faire les cent pas...tout cela suffit amplement à obtenir leur attention pleine et entière. N'oubliez pas : leur vie entière tourne autour de vous, ils vous adorent, n'hésitez pas à en jouer. Montrez-leur votre inconfort, ils ne demanderont qu'à coopérer.

Autre cas de figure, auquel j'ai été beaucoup confronté avec mon humaine (le mâle, lui, aucun souci avec ça) : la dépendance aux jouets d'apaisement. Il est l'heure de la promenade, vous virez et voltez avec exubérance devant la porte depuis de longues minutes, mais votre humain est occupé à manipuler ses jouets, et fait mine d'ignorer vos commandes répétées. Tous les propriétaires d'humains sensibles, timides, anxieux, ont connu ça. Les préparatifs qui traînent. Voici un exemple d'équipement nécessaire à certains humains pour se sentir capable de vous promener une heure, de jour, sur terrain plat, et peu fréquenté :
- six longes et laisses de longueurs variées
- une balle en caoutchouc, une balle de tennis, un boudin, un tug en polaire, un tug en mouton retourné
- une ceinture munie de cinq poches à friandises contenant chacune un type de friandises différent
- un harnais d'éducation, un harnais de traction, un harnais de randonnée, un harnais de trapèze acrobatique
- trois clickers (actionnables à la main, au pied, à la langue)
- une lampe frontale + une lampe torche
- une carte IGN
- un appareil photo
- les basiques de votre garde-robe : juste une chabraque, un imper, une doudoune, des bottillons en cuir pleine fleur dessinés et assemblés à vos mensurations par le bourrellier du Puy du Fou
- une gamelle pliante "gain de place" (et un bidon d'eau de 5 L pour pouvoir la remplir)


Avant toute chose : ne vous énervez pas. Voyez les choses de son point de vue d'humain. Ces jouets lui procurent apaisement et réassurance. Votre humain en a besoin, pour le moment, acceptez-le. Toute méthode coercitive visant à le priver de ses jouets pour les sorties est à bannir ! On ne brime pas un humain inquiet ou apeuré. Je réprouve fortement l'"astuce" consistant à simuler un besoin pressant pour l'obliger à vous sortir en catastrophe, en laissant derrière lui son paquetage :  c'est de la maltraitance !

Mais vous allez travailler à le faire progresser, ne vous en faites pas ! Personnellement, j'emploie deux techniques qui ont fait leurs preuves.

La première : faire appel à son intelligence en lui prouvant qu'il n'a pas opté pour la bonne stratégie. Les humains comprennent très vite. Quand il aura dû piquer un sprint sur 100 mètres pour vous empêcher de : vous rouler dans une bouse/vous chamailler avec le chien tout là-bas qu'on ne voyait pas parce qu'il y avait un arbre/sauter tout dégoûtant sur des CE2 en classe verte qui trouvent ça bien drôle ; quand il aura dû plonger dans un canal ou un trou d'eau moisie pour vous repêcher ; le tout avec 45 kg d'accessoires "indispensables" sur le dos, il commencera à considérer ses jouets comme un lest variablement utile, et réfléchira à deux fois avant de récidiver. Croyez-en mon expérience.

Deuxième technique, que j'affectionne particulièrement : mettez-le à la course. Je sais, c'est hyper controversé dans le milieu des sports humains. Suivre un chien qui court, pour un humain bipède avec pas de muscles et un centre de gravité très élevé, c'est extrême, je suis d'accord. Cela dit, ils adorent ça, ça leur fait sécréter des endorphines, du coup ils deviennent euphoriques et en oublient tout le reste. Ma petite femelle est le modèle de l'humain inquiet, qui trimballe des tonnes de jouets partout. Eh bien, devinez quoi ? quand on sort courir, elle emmène deux laisses pour trois chiens ("parce qu'il y a deux mousquetons sur la laisse trois points, alors ça va") et même pas d'eau ("zauront qu'à casser la glace pour boire"). Incroyable.

Jouets de musculation : si vous avez la chance qu'il s'y intéresse, ne passez pas à côté

Autre avantage que je vois à leur faire pratiquer la course à pieds : le monde merveilleux des jouets de musculation s'ouvre à vous. De formes et de matières variées, très ludiques et stimulants, ils occuperont votre humain tranquillement à la maison. Point positif majeur de ces jouets : ils sont très peu addictifs pour la majorité des humains, et ne présentent donc pas les risques d'appropriation liés aux jouets d'excitation. Ma femelle en est dingue et en enterre toute une collection dans le placard de l'entrée. Elle en laisse régulièrement traîner, elle parade presque quotidiennement avec sous le nez de son mâle : eh bien, croyez-le ou pas, jamais notre humain (pourtant extrêmement joueur) n'a fait mine de s'y intéresser !

Vous l'aurez compris : en toutes choses de la modération. Ils ont besoin de jouets, nos humains chéris, d'accord. Mais pas n'importe quand, ni n'importe comment. Amusez-vous bien avec vos humains et leurs jouets !


Fast, éducateur humain







vendredi 13 janvier 2017

Humain difficile, mode d'emploi




Regardez bien cette photo, amis chiens ! Vous ne rêvez pas, nous y sommes parvenus : on a réussi, après des semaines de travail préparatoire et d'efforts, à lui faire traverser tout le bourg dont le centre, avec nous trois en laisse !

La genèse : je ne vous présente plus mon humaine, vous savez ce que j'ai traversé avec elle... Pas toujours évidente à gérer, sensible, peu sûre d'elle, assez mal codée ; il faut la faire courir beaucoup et lui fournir des stimulations mentales tous les jours pour la maintenir calme à la maison ; pour couronner le tout, elle nous fait de l'hyperattachement à son mâle (faut voir comment je galère pour en tirer quelque chose en agility depuis que Mugen fait bosser le mâle sur un autre terrain !) ; bref, vous voyez le tableau, heureusement qu'elle est tombée sur nous. Avec des chiens moins patients, il y a longtemps qu'elle serait sous clomicalm...ou dans un box à la SPH. La fréquentation du club dès le début lui a fait beaucoup de bien, et j'ai même peaufiné en la sortant intensivement en expo et en concours d'agility, mais le travail n'est jamais terminé avec ce profil d'humain.

Elle se fait parfois des fixettes bizarres sur des éléments anodins : à l'heure actuelle, on bosse sur sa capacité à nous sortir tous les trois en même temps. Le secret, c'est d'y aller par toutes petites étapes, la challenger sans la mettre en échec. Toujours miser sur la motivation :
- soit des sorties intenses mais très brèves (la clinique vétérinaire, très renforçante parce qu'elle s'y sent bien et qu'elle reçoit beaucoup de félicitations sur notre bonne conduite)
- soit des sorties faciles mais plus longues, histoire de vraiment la désensibiliser sans trop d'efforts, donc balades en pleine nature, ce qu'elle adore, sans laisse et avec peu de rencontres.

Aujourd'hui, nous la sentions prête pour pousser les choses un peu plus loin : rejoindre à pied un de nos lieux de promenade favoris, ce qui impliquait la traversée de deux lotissements avec chiens furieux derrière portails branlants, et du centre du bourg, avec nous trois en laisse.

Le début n'a pas été évident, quand elle a ouvert le portail et qu'on s'est fougueusement rués dehors, j'ai vu une lueur de panique passer dans ses yeux ("comment je vais faire s'ils m'embarquent ?"). Aussitôt, reprise en patte douce mais ferme. L'astuce, c'est de reconnecter votre humain sur vous en lui demandant un trick qu'il adore. On appelle ça le "happy trick". Ca lui donne quelque chose de positif sur quoi se concentrer pour oublier sa peur (les anciens appelaient ça "remettre l'humain aux ordres", mais nous on est plutôt dans la mouvance moderne de l'éducation positive). J'ai donc immédiatement donné la commande gestuelle "gratte-moi entre les oreilles" (je lui souris en hochant la tête), tout de suite elle s'est refixée et m'a obéi. Bonne fille, ça. Et après, c'est allé tout seul, elle était dans son job.

Evidemment, les chiennes n'ont été d'aucune utilité au cours de cette balade éducative : Mugen n'a pas aboyé une seule fois (elle s'est un peu forcée à s'exciter vaguement sur les chiens derrière les portails), elle n'a même pas fait l'effort de sauter vraiment sur une dame qui est pourtant passé bien assez près pour ça. Et Metis n'a fait aucun effort non plus pour tirer ! Elles sont pénibles, toujours hyper laxistes avec cette humaine, sous prétexte qu'elles ont assez de leur mâle à éduquer ! Enfin bref, faut tout faire soi-même : histoire de quand même un peu la sortir de sa zone de confort, j'ai tenté le bon vieil exercice du caca pendant la traversée du carrefour. Et là, gros coup de bol : comme elle était pressée et mal à l'aise, elle a un peu tiré sur la laisse sans se retourner, et j'ai juste eu à donner un adroit et élégant petit coup de menton vers le bas pour enlever mon collier. Ah, la bonne marrade !  Un conseil : toujours faire de l'entraînement des moments aussi fun pour vous que pour lui, c'est le meilleur moyen de ne pas vous lasser et de progresser efficacement ! Rattacher un chien en train de faire caca, avec les deux autres laisses enfilées sur le bras gauche, les sacs à crottes qui s'envolent de partout, puis ramasser, avec les TROIS laisses enfilées sur le bras gauche, faire le petit noeud qui va bien et tout et tout, en faisant signe à toutes les voitures de s'arrêter en s'excusant,  au milieu du carrefour le plus fréquenté du bourg : voilà, ça c'est du challenge. Là, vous le sortez de sa zone de confort, votre humain. Là, vous travaillez efficacement. N'oubliez pas que s'il peut le plus, il peut le moins !

Nous avons poursuivi notre route, tout se passait bien, elle commençait presque à s'endormir, d'ailleurs, et puis soudain je l'ai senti se tendre. Un peu plus loin, sur le trottoir, j'ai vu s'avancer une Jack Russell qui baladait une mignonne humaine en ciré et bottes, avec de grosses lunettes. De loin, elle m'a dit :
- Ne vous inquiétez pas, elle est très sympa !
- Oui, mais la nôtre n'est pas super cool, malheureusement, surtout quand nous sommes en laisse ! ai-je répondu, d'une posture calme et discrète, pour ne pas déclencher mon humaine.
- Oh, quel dommage ! Bon, on va juste les laisser se dire bonjour de loin alors...

Finalement, les humaines ont un peu discuté sans trop s'approcher, et franchement, la nôtre a eu un super comportement ! D'ailleurs, elle était fière comme Artaban de recevoir des compliments sur nous et d'expliquer tout un tas de choses à la dame ! Elle me fait craquer quand elle est comme ça, toute contente d'elle ! C'est ma fifille, ça !

Nous avions gardé l'exercice le plus difficile pour la sortie du bourg (histoire de pouvoir vraiment bien la récompenser juste après en la laissant batifoler dans ses bois et ses étangs) : la traversée du chantier. L'humaine n'a pas peur des engins de chantier, mais elle a peur des ouvriers. En fait, quand on vivait en ville, elle s'est fait harceler une fois, et elle marque facilement, malheureusement. Méfiez-vous de ça, amis chiens : sur une humaine timide, une seule fois peut suffire à la sensibiliser pour longtemps ! Purée, ce jour-là, j'étais dégoûté : on vit en ville, on sort son humain quatre à cinq fois par jour pour le socialiser, et paf, on se fait tout foutre en l'air en cinq minutes par des cons. Franchement, j'ai regretté de ne pas avoir sorti le mâle en même temps. Je leur aurais lâché au cul sans aucun état d'âme !

Oui, il a vraiment l'air du brave pépère hyper cool et facile, notre humain, mais en fait, il a quand même ce défaut : il fait de la protection de ressources. Sur les ressources de faible valeur (ordinateur, canapé...), c'est passé avec du travail, mais pour les fortes valeurs (sa femelle et la nourriture), il reste assez chaud. En plus, ils mangent pas mal de raclette (nourriture de très forte valeur) en ce moment, hiver oblige ; je peux vous dire que je le surveille, le coco !

Bref, je reprends : je leur aurais lâché mon humain dessus et ils auraient moins fait les malins. Mais le mal est fait ! Cela dit, aujourd'hui ma pepette a bien géré, elle leur a même dit bonjour et tout ! On en fera quelque chose, de cette petite humaine-là !

On est bien obligés de la faire évoluer un peu en milieu urbain, pour qu'elle reste un minimum civilisée, mais elle n'est jamais si heureuse que quand on l'emmène cracher son jus et se défouler au milieu de nulle part.

On a vu un arc-en-ciel entre deux nuages de neige, aujourd'hui, et j'y ai lu le signe qu'il y a de l'espoir même pour les cas désespérés. Ne laissez pas tomber votre humain, même le plus difficile ; travaillez, jouez ; fréquentez un club, armez-vous de patience et de bienveillance. Procédez par toutes petites étapes, demandez peu et récompensez beaucoup : votre humain vous étonnera par son intelligence et sa bonne volonté.

Fast
Éducateur humain